Lettre ouverte au premier ministre Charest

Monsieur le premier ministre,

Depuis bientôt trois ans, votre gouvernement préside aux orientations et aux décisions du Québec. À votre arrivée au pouvoir, vous avez omis de confier la responsabilité de la condition féminine à une ministre responsable. Quelques jours plus tard, vous vous repreniez en déléguant explicitement cette responsabilité à la ministre des Relations avec les citoyens et de l'Immigration.

Stupéfaites devant ces premiers gestes, nous nous sommes interrogées à savoir s'il s'agissait uniquement d'incidents de parcours. Trois ans plus tard, force est d'admettre que ces gestes initiaux démontraient une absence de préoccupation beaucoup plus importante quant aux responsabilités gouvernementales en matière de condition féminine.

En effet, nous sommes maintenant en attente d'une nouvelle politique gouvernementale en la matière depuis 2003 et elle ne semble toujours pas se pointer à l'horizon.  Pourtant, la commission des Affaires sociales recommandait de façon unanime, en décembre 2005, l'élaboration d'une nouvelle politique de soutien aux droits des femmes pour atteindre l'égalité et un plan d'action pour en assurer la mise en oeuvre.  L'absence d'une telle politique a engendré un vacuum qui nous fait reculer sans cesse depuis 2003.

En voici quelques exemples.

Dans le dossier du développement régional, la mise sur pied des Conférences régionales des élus (CRÉ) a limité les pouvoirs de la société civile, qui permettaient aux femmes d'avoir voix au chapitre, faute de représentation politique proportionnelle à leur nombre.

Parmi les élus siégeant à ces instances, on retrouve très peu de femmes puisqu'il s'agit d'élus municipaux, niveau de gouvernance où les femmes sont encore peu nombreuses.

Un bon nombre d'élus se croient justifiés d'écarter les femmes du développement régional comme nous le constatons actuellement en Montérégie.  L'article 99 de la Loi 34 devait faire en sorte que, dans la mise sur pied des CRÉ et dans leurs interventions, on s'assure de la prise en compte des besoins des femmes et de ceux des jeunes. Pourtant, les plans quinquennaux de développement sont préparés ou adoptés sans s'en soucier, ou en le faisant très peu.  Vous veillez aux intérêts des jeunes, puisque vous vous êtes réservé ce dossier.  Or, les femmes souhaitent également que vous ayez des préoccupations à leur égard afin que les CRÉ aient des comptes à rendre en la matière.  L'octroi des fonds régionaux de développement ne devrait-il pas respecter les obligations de la loi 34?

Qui plus est, votre gouvernement a choisi de mettre sur pied trois conférences régionales des élus en Montérégie tout en ne maintenant qu'une seule région administrative.  Cette décision a un impact négatif sur l'intervention des groupes montérégiens, tel que le nôtre.  En effet, les CRÉ ne reconnaissent plus l'existence de la région ni celle des instances régionales autres que gouvernementales.

Dans le dossier de la santé cette fois, vous avez aussi multiplié les lieux où les plans d'action sont élaborés, en créant en Montérégie onze centres de santé et de services sociaux, qui déterminent désormais sur leur territoire l'offre de service. Malgré le vocabulaire prometteur d'approche populationnelle, les plans d'action en élaboration dénotent peu d'intérêt quant à la moitié féminine de cette population. L'utilisation de l'approche différenciée selon le sexe semble davantage permettre à l'idéologie masculiniste de s'infiltrer partout plutôt que d'équilibrer les ressources quant aux besoins différenciés des femmes et des hommes.

L'éducation est aussi un secteur d'intervention privilégié de votre gouvernement. Actuellement, les jeunes filles y réussissent mieux que les garçons. Plutôt cependant de se réjouir des succès dus à leur travail soutenu, tel que documenté, l'accent est presqu'exclusivement mis sur le décrochage scolaire des garçons. On en vient même à culpabiliser les filles pour leur réussite et à blâmer les enseignantes pour les insuccès scolaires des garçons. Quel message cela envoie-t-il à la société?  Les femmes prennent-elles trop de place hors de leur lieu de prédilection qu'est la famille?

Avant les dernières élections, la conciliation travail-famille semblait l'enjeu principal de tous les partis en course. Pourtant depuis votre arrivée au pouvoir, aucune politique de conciliation travail famille n'a vu le jour outre le congé parental à la sauce québécoise, tel que l'avait envisagé le gouvernement précédent. Briller parmi les meilleurs laisse entendre qu'en plus de la question des finances publiques, le vieillissement de la population est un enjeu de première importance pour le gouvernement. Mais pour y faire face, n'a t-on pas besoin des compétences des femmes sur le marché du travail? Les pays développés, où l'activité des femmes est la plus élevée, sont aussi ceux où l'on a le plus d'enfants. Mais cette heureuse conjonction est due à l'importance accordée à l'égalité des chances entre les femmes et les hommes, autant au plan politique qu'économique.

Nous attendons toujours vos engagements à cet égard. Vous allez entreprendre bientôt la dernière année financière avant les prochaines élections.  Quel effort financier viendra soutenir la politique en matière de condition féminine et quand verra-t-elle le jour? Quelles orientations comptez-vous prendre pour que les femmes puissent aussi briller parmi les meilleurEs?

Monsieur le Premier ministre, la perte des acquis est inacceptable.  À l'instar des jeunes, nous aussi comptons sur vous afin de bénéficier d'une politique et de ressources financières suffisantes pour permettre le respect des droits des femmes en vue de l'atteinte de l'égalité. 

Monsieur le Premier ministre, nous sommes des électrices, ne nous sous-estimez pas. Pourriez-vous aussi le rappeler à vos députés de la Montérégie?

Martha Ortiz, pour la Table de concertation des groupes de femmes de la Montérégie

Les propos tenus dans cette lettre sont appuyés par : Le Conseil d'intervention pour l'accès des femmes au travail (CIAFT)


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